Par Michel Onfray, directeur général et cofondateur de Lumena
Pour dynamiser les startups économie territoire, la France dispose d’un levier inexploité : ses pôles universitaires régionaux. Sur l’axe Luxembourg–Metz–Nancy, des milliers d’ingénieurs sont formés chaque année, et la plupart partent. Ce n’est pas une fatalité : c’est le symptôme d’un écosystème startup insuffisant sur nos territoires.
Pourquoi les startups sont indispensables à l’économie des territoires
Sur l’axe Luxembourg–Metz–Nancy, onze grandes écoles publiques regroupées au sein de Lorraine INP — premier pôle français de formation d’ingénieurs hors Paris — accueillent près de 7 000 élèves-ingénieurs et délivrent 1 440 diplômes par an. Matériaux, énergie, mines, mécanique, informatique, agronomie, chimie, télécoms, géologie : ces formations couvrent l’essentiel des domaines stratégiques pour l’industrie du XXIe siècle.
Et chaque année, la majorité de ces ingénieurs s’en va.
Ils rejoignent Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux ou les grands pôles entrepreneuriaux qui leur tendent les bras. Ce phénomène n’est pas propre au Sillon Lorrain : Lille, Brest, Saint-Étienne, Clermont-Ferrand, Reims, Limoges forment massivement des compétences qu’elles ne retiennent pas. C’est un gaspillage économique colossal — peut-être le plus grand angle mort de la politique économique territoriale de ce pays.
Ce qui retient un jeune ingénieur sur un territoire ? Pas un emploi salarié dans une grande entreprise. Pas uniquement la qualité de vie. Ce qui retient, c’est un écosystème startup ancré dans l’économie du territoire : un réseau de gens qui font des choses passionnantes, qui collaborent, qui créent de la valeur collectivement.
Pourquoi les startups, et pas autre chose
On juge habituellement une startup à son chiffre d’affaires, à sa rentabilité, parfois à sa valorisation. C’est une erreur de méthode. Une startup en croissance investit massivement pour grandir vite — c’est le seul moyen de créer un acteur capable de tenir face à une concurrence mondiale. Juger une startup sur sa rentabilité à trois ans, c’est juger un nageur olympique sur la profondeur de la piscine.
La vraie valeur d’une startup pour son territoire, ce n’est pas son CA. C’est l’écosystème économique qu’elle génère localement.
Une startup qui s’installe dans une ville embauche dix, vingt, cinquante personnes — souvent jeunes, qualifiées, formées localement. Elle crée un environnement de travail plus exigeant, plus rapide, plus créatif. Les collaborateurs y acquièrent des compétences qu’aucune école ne forme et qu’aucun grand groupe ne transmet. C’est ainsi que chaque startup contribue à l’économie de son territoire bien au-delà de ses propres résultats financiers.
L’échec d’une startup n’est pas une perte sèche pour l’économie du territoire
Quand une startup disparaît — et c’est la règle plutôt que l’exception —, ce qui reste sur le territoire est inestimable : trente ou cinquante personnes formées à l’innovation, qui ne repartent pas. Elles rejoignent d’autres startups, ou vont enrichir les grandes entreprises locales d’une culture de l’innovation, du risque mesuré et de l’exécution rapide. C’est une fertilisation croisée que rien d’autre ne produit.
Sans écosystème startup sur le territoire, ce mouvement n’existe pas. Investir dans la formation sans construire cet écosystème économique territorial, c’est former des talents pour les offrir à d’autres régions.
L’analogie de l’hôtel : comprendre le temps long des startups
Pour saisir ce qu’on demande aux startups, voici une comparaison concrète avec l’hôtellerie.
Un investisseur qui construit un hôtel suit ce calendrier typique :
- Montage du projet, plan d’affaires, achat du terrain
- Dépôt et purge du permis de construire : 1 à 2 ans
- Construction : 1 à 2 ans supplémentaires
- Montée en charge de l’exploitation : 3 ans déficitaires considérés comme normaux
Résultat : 8 ans avant la rentabilité. Et tout le monde trouve cela parfaitement raisonnable.
Maintenant, posons la même question à une startup — qui invente un produit qui n’existait pas, sur un marché qui n’existait pas encore, avec une équipe qui apprend en marchant et une concurrence qui se déclenche dès que l’idée est crédible.
À cette startup, on demande d’être rentable dès la deuxième ou troisième année. On lui demande de remplir les chambres d’un hôtel encore en construction.
Ce n’est pas une question de talent — nos ingénieurs sont parmi les meilleurs au monde. C’est une question de temps accordé et de pression exercée. Cette incompréhension du modèle startup est l’un des principaux freins au développement de l’économie des territoires français.
Le miroir américain : trois piliers pour une startup économie territoire réussie
Aux États-Unis, l’écosystème startup repose sur trois piliers fondamentaux :
- Le temps long : Amazon n’a été rentable qu’après 9 ans. Tesla après 15 ans. Uber après plus d’une décennie. Aucune de ces entreprises n’aurait survécu à la pression de rentabilité exercée en France.
- Le volume de capital disponible : Les fonds de capital-risque américains investissent des montants massifs sur des durées longues, sachant qu’une seule réussite sur dix paie pour les neuf échecs. C’est une mathématique de portefeuille, pas une romance entrepreneuriale.
- L’acceptation culturelle de l’échec : Un fondateur américain ayant connu deux échecs est un fondateur qui a appris. Il lèvera plus facilement pour son troisième projet. En France, l’échec laisse des traces durables, voire stigmatisantes.
Je ne propose pas que nous devenions américains. Mais nous devons cesser de nous mentir : on ne peut pas avoir des startups de rang mondial avec un cadre de jugement de rang local. La compétitivité de l’économie de nos territoires en dépend.
Ce que les décideurs peuvent faire pour les startups et l’économie locale
Beaucoup d’élus et de dirigeants diront : « Nous donnons déjà beaucoup d’argent aux startups — subventions, appels à projets, financements régionaux. » C’est vrai. Et c’est secondaire.
Le levier principal, celui qui change tout pour l’économie d’un territoire, c’est l’accès à la commande. À la commande institutionnelle, aux marchés des grandes entreprises locales, aux contrats des collectivités elles-mêmes.
Le paradoxe du POC sans lendemain
Beaucoup de startups françaises obtiennent des POC (preuves de concept) à quelques dizaines de milliers d’euros. Elles remportent des concours de pitch, des prix d’innovation, des labels. Mais combien gagnent ensuite un véritable appel d’offres, un marché public significatif, un contrat-cadre avec un grand groupe local ?
Très peu. Et c’est là que tout se joue pour l’économie territoriale des startups.
Quand il s’agit de signer un vrai contrat, on invoque les processus achats, les critères de solidité financière, les exigences de références, l’aversion au risque des juristes. Une startup de trois ans n’a pas dix ans de comptes audités. Elle n’a pas la trésorerie d’un grand groupe. Résultat : on lui ferme la porte, poliment, avec un sourire et un POC de consolation.
Le paradoxe est frappant : il est plus simple pour une startup française de gagner un appel d’offres dans une autre ville que dans celle où elle est implantée. Le prophète n’est jamais reconnu chez lui — et en attendant, il finit par déménager. L’économie du territoire y perd doublement.
Une solution simple et légale : l’allotissement adapté
La solution existe et ne nécessite aucune loi nouvelle. Elle s’appelle le « petit lot innovation » ou l’allotissement adapté : la possibilité, prévue par le code de la commande publique, de réserver une partie d’un marché à des entreprises innovantes ou émergentes.
Cela demande simplement que les acheteurs publics et les directions achats des grands groupes en aient le courage politique. Et cela transforme l’économie d’un territoire en quelques années.
Aux dirigeants de grands groupes : vous parlez d’innovation, vous accueillez des startups dans vos accélérateurs. Très bien. Mais combien d’entre elles ont remporté un vrai contrat avec vous, l’an dernier — pas un POC, un marché récurrent ? Si la réponse est « aucune », votre engagement reste cosmétique.
Startups et économie territoriale : l’exemple concret du Sillon Lorrain
Imaginons que les collectivités du Sillon Lorrain — Région Grand Est, Métropoles de Metz et de Nancy, Conseils départementaux — décident ensemble d’orienter seulement 5 % de leurs achats vers des startups locales. Que les grands groupes industriels du territoire fassent de même sur leurs commandes innovation.
Ce ne serait pas du mécénat. Ce serait de l’investissement territorial intelligent dans l’économie des startups locales. En 5 à 10 ans, cela :
- Créerait un écosystème dense de startups Deep Tech ancrées dans l’économie du territoire
- Retiendrait des promotions entières d’ingénieurs Lorraine INP qui font aujourd’hui leurs valises en juin
- Diffuserait une culture de l’innovation dans les grands groupes locaux
- Attirerait du capital extérieur, parce qu’un écosystème dense attire l’argent — c’est mécanique
Ce que je décris pour le Sillon Lorrain vaut pour tous les territoires qui misent sur les startups pour dynamiser leur économie : Lille, Brest, Clermont-Ferrand, Limoges, Reims. La carte de l’avenir économique français se rejouera dans les territoires qui auront compris cela — ou ne se rejouera pas.
Conclusion : l’échec est la norme, la réussite est démesurée
Les startups ne sont pas une mode. Elles sont l’outil le plus efficace pour transformer les compétences formées en valeur économique sur les territoires où elles sont formées. Le lien entre startup, économie et territoire est indissociable.
La mathématique est connue : sur dix startups qui démarrent, sept disparaîtront, deux survivront, une réussira. Mais lorsque la réussite survient, elle est démesurée :
- Une startup qui réussit ne crée pas 10 emplois — elle en crée 1 000
- Elle ne génère pas 1 million d’euros pour l’économie — elle en génère 100
- Elle ne transforme pas un quartier — elle transforme une filière entière
À chaque élu, dirigeant de grand groupe, acheteur public : la prochaine fois que vous direz non à une startup locale parce qu’elle est trop jeune, trop petite, trop risquée, posez-vous cette question. À combien d’ingénieurs formés chez nous, partis ailleurs, allez-vous encore dire au revoir avant de comprendre que c’était votre commande qui les retenait — et qui soutenait l’économie de votre territoire ?
Lumena est le premier start-up studio transfrontalier du Grand Est. Nous créons des start-ups Deep Tech sur les thématiques de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, de l’IoT et de l’informatique quantique. Nos start-ups (Delmonicos, Yuzu, Jared, BlackTicket) emploient et forment des talents qui restent sur le territoire — c’est notre raison d’être.